Le Prince des Fleurs

 
Sexisme et spécisme dans la littérature enfantine (Takenokodôji)

Il était une fois un Prince, qui désirait depuis longtemps rencontrer une Princesse, mais qui n'en trouvait pas. Il en connaissait bien-sûr, la question n'était pas là, mais aucune ne lui convenait.

En réalité, ce Prince n'était pas un prince ordinaire, c'était un Prince amoureux des fleurs. Dans son royaume, nul n'était autorisé à toucher ne fût-ce qu'à un pétale de la plus insignifiante des fleurs. Du matin au soir, le Prince s'émerveillait de leur beauté et se grisait de leur parfum, et du soir au matin, elles enchantaient ses rêves. Il s'en occupait tant que tout ce qui les concernaient, le concernait personnellement.

Jusqu'à présent, pour revenir aux Princesses, il en avait rencontré deux, mais pour rien au monde il ne les eût épousées.

La première s'appelait Princesse de Fer, et c'était la plus terrible, quoique… Ecoutez donc. Chaque fois que la Princesse de Fer voyait une fleur, et bien-sûr il y en avait beaucoup, dans le royaume du Prince des Fleurs, l'envie lui venait aussitôt, irrésistible, de s'en emparer. Dans son giron, elle cachait de grands ciseaux et pour peu que le Prince s'éloignât, elle coupait tout ce qui fleurissait autour d'elle.

Les tulipes et les roses, dont elle faisait des bouquets, s'étiolaient tristement dans l'eau sale des vases, tandis que les sauges et les lavandes se desséchaient lentement la tête en bas, et finissaient ébouillantées dans l'eau de la tisane. C'était terrible vraiment, même pour les pâquerettes, qu'elle réduisait en bouillie pour l'éclat de son teint. 

Le Prince, vous le pensez bien, fit tout pour l'en empêcher: il édicta des lois, écrivit des traités, signa des arrêtés… sans aucun résultat. Jugez-en: quand il eut interdit les bouquets, la Princesse de Fer en fit des couronnes qu'elle piqua dans ses cheveux, quand il eut banni la tisane, elle but des décoctions, quand il eut défendu les bouillies pour le teint, elle prit des bains de pétales. Des lois, il n'y en avait jamais assez, tant son esprit était tortueux.

La seconde princesse qui lui fut présentée, ce dut la Princesse de Terre. Elle était plus calme et ne cachait rien dans son giron ou peut-être bien ses yeux. En effet, il semblait qu'elle ne voyait pas clairement. En tout cas, elle ne voyait pas du tout les fleurs.

Et comme, de surcroît, elle avait de grands pieds, c'était par dizaine qu'elle en écrasait sous ses chaussures, à chaque pas. A longueur de journée, le pauvre Prince suppliait: "Attention, tu vas l'écraser". A quoi la Princesse de Terre répondait: "Mais qui donc?", quand déjà sous son pied disparaissait la fleur. C'était désespérant.

Le Prince eut alors l'idée de dessiner des sentiers de gravier, où elle pourrait se promener sans risque. Cela compliquait les déplacements bien-sûr, mais il aurait pu s'en accommoder, lui qui était si motivé. Malheureusement, la Princesse de Terre, qui décidément ne voyait pas bien du tout, ne les apercevait pas non plus, dans l'herbe haute.

Un matin, un grondement effroyable tira le Prince du sommeil: agacée par toutes ces remontrances, la Princesse de Terre passa la tondeuse et coupa sans état d'âme toutes les fleurs du jardin. De cette façon, pensait-elle, radieuse, on verra mieux les sentiers! Non, vraiment, comment le Prince des Fleurs aurait-il pu accepter une telle femme comme épouse?

Mais un jour qu'il se promenait dans son royaume, sautant de ci de là, par dessus les fleurs, il vit venir au loin une demoiselle qui regardait avec beaucoup d'attention où elle allait mettre le pied. "Bien le bonjour Demoiselle!" la salua le Prince. "Qui êtes-vous donc?" "Je suis la Princesse de l'Eau", répondit-elle, "et mon vœu le plus cher est de vivre auprès de vous".

Assurément, ils étaient faits l'un pour l'autre: tout au long du jour, pendant qu'il admirait et respirait les fleurs, elle les arrosait et prenait soin de chacune en particulier et ensuite, ils avaient toute la nuit pour en rêver. C'était merveilleux.

Très rapidement, ils voulurent sceller leur union et se marier. Un grand dîner fut organisé et une foule d'invités affluèrent. tous apportèrent des fleurs, car c'est la coutume bien-sûr, mais aussi parce qu'ils pensaient que le Prince des Fleurs et la Princesse de l'Eau devaient beaucoup les aimer.

Quand le Prince et la Princesse virent toutes ces fleurs coupées, leurs yeux s'embuèrent de larmes, et ils ne surent que dire, tout meurtris qu'ils étaient par tant de cruauté et d'incompréhension. Mais les invités ne s'en choquèrent pas et pensèrent qu'ils pleuraient de bonheur. Qui aurait pu imaginer d'ailleurs, qu'il n'en était pas ainsi?

La fête battit son plein toute la journée, jusque tard dans la nuit, mais quand le Prince ouvrit la fenêtre le lendemain, pour sa première bouffée de parfum, il découvrit que pas une seule fleur n'avait survécu à leur mariage: piétinées, elles gisaient toutes, inertes, sur le sol.

Cette fois encore, il fallut prendre des mesures: on décida de ne plus inviter n'importe qui. De cette manière, on évitait les incidents fâcheux. Bien-sûr, l'idée leur vint à l'esprit qu'ils allaient peut-être s'ennuyer, mais en réalité, les fleurs occupaient leurs pensées, leurs paroles et leurs gestes, et la vie s'écoulait paisiblement.

C'eût été le bonheur parfait, si de temps à autre, ils ne pouvaient d'empêcher d'être profondément tristes, si tristes parfois qu'ils en oubliaient même le bonheur qu'ils éprouvaient à vivre ensemble. Ce qui les rendait malheureux, c'était, à la périphérie de leur royaume, le spectacle affligeant des pissenlits arrachés et mâchés par les vaches ou de la faux qui abattait les fleurs sauvages. C'était aussi les discussions sur l'utilisation des fleurs à la cuisine ou en médecine, c'était même parfois les paroles d'autres amoureux des fleurs, mais qui n'étaient pas tout à fait de leur avis.

Certains en effet pensaient qu'il fallait préserver certaines fleurs, mais qu'on pouvait faire tout ce qu'on voulait des autres. A l'inverse, d'autres prétendaient qu'il était cruel de faire pousser des fleurs dans son jardin, car les plantes se faisaient alors concurrence, les plus fortes étouffant les plus faibles. Selon eux, il fallait attribuer à chacune un pot et veiller à ce qu'elles n'en sortent pas.

Le Prince et la Princesse ne savaient plus qu'en penser, ils avaient toujours cru bien agir pour les fleurs, et tout se brouillait maintenant dans leur tête. Ils n'étaient plus si sûrs d'avoir vraiment voulu bien faire, d'ailleurs. Agissaient-ils pour le bien des fleurs ou pour eux-mêmes? se demandaient-ils avec angoisse. Qui les avait investis du devoir de sauver les fleurs de la folie des hommes et du monde? Etait-ce seulement réalisable?

Un soir, le Prince, pris d'un sentiment de malaise, sortit au jardin et pour se reposer, s'assit à l'ombre d'un cerisier. On était en avril et les branches magnifiques ployaient sous des grappes de fleurs roses. Si belles hier encore, les fleurs se fanaient, tachées de brun, elles pourrissaient, et le vent les emportait au loin. Tous les soins du monde, tout l'amour, n'y avait rien changé.

Longtemps, le Prince demeura là, à se détendre. Ses pensées partaient et revenaient au rythme des rafales, elles tournaient, s'étiraient en d'immenses spirales et se recroquevillaient tout aussi rapidement. Tout allait si vite, si vite! Le Prince aurait bien voulu ralentir, prendre le temps de réfléchir, pour y voir plus clair, pour comprendre.

Soudain, l'espace d'un instant, le vent se tut, comme si d'un coup il n'avait jamais soufflé; à la place, il n'y avait rien, mais de ce rien, le Prince se sentit rempli. Son corps devint léger, et ses pensées, un palais scintillant de lumière. Cela ne dura qu'un bref instant, puis tout redevint comme avant.

Mais pour le Prince, s'était un signe, le signe qu'il fallait chercher encore. Apaisé, il se leva enfin, et au bras de la Princesse, il franchit les grilles de son royaume.

Ce conte est une création, une allégorie dans laquelle les fleurs symbolisent les animaux.

Signez notre livre d'or

HAUT DE LA PAGE

Accueil ] Littérature enfantine ] Analyse du "Petit chaperon rouge" ] Analyse du "Petit poucet" ] Sommaire des contes récrits ] Sommaire des poèmes ] Livre d'or ] Nos liens préférés ]

Isonomia - Free web design for activist causes (AVEA - Action végétariste pour l'égalité animale)

Webmestre: AVEA - Action végétariste pour l'égalité animale