Le garçon et la chenille
(le conte du crapaud)

 
Sexisme et spécisme dans la littérature enfantine (Le garçon et la chenille / le conte du crapaud) (Grimm)

Il était une fois un petit garçon, qui recevait toujours pour goûter une brioche et du chocolat, et qui s’en allait aussitôt les manger dans le jardin. 

Dès qu’il s’installait sur le banc, à côté du potager où s’alignaient les carottes, les salades et les choux, une petite chenille verte glissait vers lui et venait manger les miettes de brioche, que l’enfant répandait pour elle, tant il aimait la regarder grignoter et faire onduler son long corps soyeux. 

Quand d’aventure elle ne paraissait pas, doucement il chantonnait:

Chenille, Petite Chenille,
La table est servie,
Brioche et chocolat,
N’attendent plus que toi! 

Et la petite chenille sortait alors du chou, dans lequel elle habitait, et rejoignait le petit garçon, pour partager son goûter. 

Or, un après-midi qu’il était à l’école, sa maman alla chercher un chou dans le potager, et elle prit justement celui dans lequel la petite chenille avait sa maison. Avec un grand couteau, elle commença à détacher les feuilles, une à une, et se mit à les laver sous l’eau tiède. 

La petite chenille, terrifiée, se cramponna de toutes ses forces à la sienne, mais un tel torrent d’eau se déversa soudain sur elle, qu’elle lâcha prise et tomba au fond de l’évier, où elle tourbillonna, avant d’être engloutie dans la canalisation. 

Le petit garçon, quand il revint de l’école, emporta comme d’habitude son goûter au jardin, et se mit à chantonner:

Chenille, Petite Chenille,
La table est servie,
Brioche et chocolat,
N’attendent plus que toi!
 

Mais il eut beau reprendre et reprendre la chanson, la chenille resta invisible. Fouillant des yeux le jardin, il se mit à chercher le chou dans lequel habitait son amie, mais il ne trouva rien. Le chou avait disparu, il n’en restait que quelques feuilles jaunies, et aucune trace de la chenille… 

Soudain, le petit garçon se rappela la bonne odeur qui l’avait accueilli lorsqu’il était rentré de l’école : cette odeur chaude et enveloppante, ce fumet délicieux, oui, cela sentait le chou! Sa maman avait préparé le chou, mais qu’était devenue la chenille? 

Angoissé, le petit garçon rentra aussitôt à la maison, et se mit à chercher partout, dans le moindre recoin. Mais elle n’était nulle part, et plus il y pensait, plus il se disait qu’elle devait être morte, et aveuglé par les larmes, le cœur broyé comme dans un étau, il se sentit seul, terriblement seul, et il s’assit pour pleurer. 

Sa maman eut beau essayer de le consoler, rien n’y fit. «Se mettre dans un tel état pour une chenille», lui répétait-elle, «n’est-ce pas insensé?  Tu en trouveras une autre, le jardin en est plein», et elle l’embrassa tendrement, persuadée que le lendemain, il aurait oublié. 

Mais les jours passèrent, et le petit garçon pensait toujours à la chenille. Quand elle venait manger avec lui, il grandissait en force et en santé, alors que maintenant, il perdait ses belles couleurs et maigrissait de plus en plus. Un matin, il ne put se lever de son lit, tant il était faible, et le docteur, que sa maman avait appelé, déclara qu’il était très malade, et le petit garçon comprit qu’il allait mourir, et que rien ne pourrait le sauver. 

La nuit suivante, comme il ne trouvait pas le sommeil, il se mit à observer les étoiles qui scintillaient au firmament, et soudain, il lui sembla que l’une d’entre elles bougeait et grossissait, comme si elle venait vers lui. Repoussant ses couvertures, il s’assit dans son lit pour mieux voir, et il s’aperçut qu’une boule lumineuse était entrée par la fenêtre entrouverte. Avec un bruit de clochettes, la boule s’ouvrit et une toute petite femme en sortit, tenant à la main une baguette. 

La fée, car c’en était bien une, s’approcha du petit garçon et lui dit: «Ton amie la chenille n’est pas morte. Elle est blottie dans son cocon, qu’elle a filé comme elle a pu, après avoir été chassée avec les eaux sales dans le talus derrière la maison . Si ta maman le trouve et en prend soin, tu retrouveras ton amie et tu guériras». Elle toucha  alors le cœur du petit garçon de sa baguette, et disparut comme elle était venue, ne laissant derrière elle qu’une traînée de lumière. 

Comme si ses forces lui étaient revenues d’un seul coup, le petit garçon pu se lever, et courir jusqu’à la chambre de sa mère: «Maman», lui dit-il, «il faut que tu ailles chercher la chenille. Elle a construit son cocon sur le talus derrière la maison. Si tu en prends soin, je retrouverai mon amie et je guérirai, la fée me l’a promis!» 

Sa maman, croyant qu’il délirait, et craignant qu’il n’attrape froid ainsi pieds nus sur le sol, le reconduisit dans sa chambre, et à peine le petit garçon fut-il couché, qu’il tomba profondément endormi. 

Dès lors, il ne se réveilla plus. Ses paupières restaient closes, sa respiration légère allait et venait, et un sourire flottait sur ses lèvres, comme s’il faisait un rêve délicieux. 

La mère ne parla à personne de ce qui s’était passé cette nuit-là. Bien qu’elle n’ait pas cru un mot de ce que son petit garçon lui avait dit, elle était si désespérée qu’elle s’en alla tout de même inspecter le talus, derrière la maison. Et à sa grande surprise, elle y trouva un cocon, mal attaché à une brindille, et que le vent aurait tôt fait d’emporter. Emue à la pensée de ce petit être sans défense, dont la vie était suspendue à un fil, si ténu qu’un souffle pouvait le briser, elle détacha la brindille avec précaution et l’emporta avec son précieux fardeau dans la chambre de son fils, où elle l’accrocha solidement à l’une des tentures. 

Les journées et les nuits se succédaient, toutes semblables, et puis un jour, la mère perçut dans le cocon un léger mouvement, et petit à petit, une patte, deux pattes se dégagèrent puis le papillon lui-même apparut, tout recroquevillé, et déploya ses ailes fripées, mais déjà éclatantes de beauté. 

La mère l’observait, émerveillée, quand le papillon s’envola brusquement et vint se poser délicatement sur les lèvres du petit garçon endormi. Et juste à cet instant, comme par enchantement, il ouvrit les yeux, et reconnut son amie la chenille, devenue maintenant un magnifique papillon. Ils étaient à nouveau réunis! 

Et le petit garçon se jeta dans les bras de sa maman, dont l’amour les avait sauvés tous les deux de la mort, et leur avait rendu leur joie de vivre.

Le conte qui a inspiré cette histoire est issu de l'oeuvre de Grimm. Il s'agit d'une historiette très courte, qui met en scène l'amitié d'un garçonnet et d'un crapaud, à laquelle sa mère met fin brutalement, en écrasant l'animal, entraînant ainsi la mort de son enfant. Sur cette trame, nous avons réécrit un nouveau conte moins violent, et dont l'issue, pour l'animal, pour l'enfant et pour la mère, est heureuse.

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