La cuisinière

 
Sexisme et spécisme dans la littérature enfantine (Takenokodôji)

As-tu déjà remarqué cette maison de pierre, la dernière du village, juste avant le bois? Il y a très longtemps, une vieille dame y habitait, et on la disait un peu sorcière car elle connaissait les secrets des plantes, les meilleurs comme les plus redoutables. A sa mort, bien qu’on l’ait toujours cru seule au monde, on apprit qu’elle avait un neveu, à qui revint en héritage la maison. Pour cet homme et son épouse, qui vivaient dans une grande pauvreté, ce fut une mort providentielle. Pensez donc! Pour n’avoir connu que la crasse et le froid des taudis, cette modeste masure valait à leurs yeux autant qu’un vaste palais.

Bénie sois-tu, ma tante, déclarèrent l’homme et sa femme, quand avec leurs maigres possessions, ils y entrèrent pour la première fois, convaincus de tenir enfin leur bonheur.

Chaque matin, l’homme s’en allait travailler, laissant sa femme seule au logis. Toute la journée elle cousait, au coin du feu, fascinée par la danse frénétique des flammes ou elle lisait, à la lueur d’une chandelle, car des petites fenêtres ne filtraient que peu de lumière. Et quand venait le soir, elle préparait le repas, pour le retour de son mari.

Or, un jour qu’elle s’activait au fourneau, elle vit venir un petit garçon rouge, qui lui dit:

Ah, pauvre Margot!
Fume, fume ton fricot,
N’entends-tu pas mes sanglots?

Surprise, Margot, car c’était bien son nom, recula prestement, les yeux fixés sur cet être étrange, qui pleurait à chaudes larmes. Tout cela n’est pas réel, pensa-t-elle, mes yeux me jouent des tours, tant j’ai regardé les flammes! Et comme pour lui donner raison, d’un coup, elle ne vit plus rien, si ce n’est un peu d’eau sur le plancher, qui luisait dans l’ombre.

Quand son époux rentra, elle garda le silence, et tous deux soupèrent tranquillement.

Le lendemain soir, quand elle se mit à cuisiner, la crainte autant que la curiosité la tenaillaient. Le travail était bien avancé, quand la porte s’ouvrit sur le petit garçon rouge de la veille. Cette fois cependant, aucune larme ne mouillait son visage et ses yeux brillaient de colère, pendant qu’il criait:

Cruelle Margot!
Ni les larmes, ni les mots,
Ne trouvent en toi d’écho

Comme il continuait d’avancer, et Margot de reculer, elle se trouva bientôt adossée à la cheminée et lui, tout prêt du fourneau, où il s’arrêta. Et là, gonflant les joues, il se mit à souffler sur la marmite du souper, tout en prononçant ces paroles étranges:

Par le sang et les caillots,
Qu’empeste ce fricot!

Et sur ces mots, il disparut, tandis que se répandait dans la maison une si mauvaise odeur qu’on n’osait plus respirer. Margot tenta bien d’aérer par tous les moyens, mais comment aurait-elle pu y arriver, sans jeter le contenu de la casserole, d’où elle continuait de s’échapper?

Est-il besoin de le préciser  Ce soir-là, avec son mari, ils se contentèrent d’eau et de pain. Bien embarrassée, Margot entreprit d’expliquer à son mari ce qui s’était passé: il vient tous les jours un petit garçon rouge pendant que je cuisine. Hier, il ne faisait que pleurer, mais aujourd’hui, de colère, il a empesté le ragoût.

L’époux, pensant que sa femme avait inventé toute cette histoire pour justifier son incompétence, monta se coucher sans dire un mot. Quand même, faut-il qu’elle soit niaise, pour débiter pareille fadaise! Pensa-t-il en lui-même.

Le lendemain, Margot prit soin, avant de cuisiner, de verrouiller la porte et de rabattre les volets. A malin, malin et demi, mon ami, on verra bien qui sera le plus fin! Tout était près, la table était déjà dressée, et Margot se réjouissait à l’idée d’un bon rôti, quand un bruit l’obligea à se retourner. Dans la cheminée, au milieu des flammes, le petit garçon rouge apparut et sauta sur le sol, où il se roula pour éteindre le feu qui embrasait ses vêtements, tout en se tordant de douleur.

Perfide Margot!
Tu fomentes des complots,
Quand le feu brûle mon dos!

Et derechef, il souffla sur le rôti, qui se couvrit aussitôt d’une moisissure poilue et verdâtre.
«Mais qu’est-ce que tu veux à la fin, horrible gnome», hurla Margot, hors d’elle. Mais il avait déjà disparu.

Dès le retour de son mari, Margot lui montra le rôti et lui raconta ce qui lui était arrivé. Se pourrait-il qu’elle affabule encore? S’interrogea son époux. Pour tirer cette affaire au clair, il alla trouver la voisine et lui proposa de venir cuisiner auprès de sa femme, le lendemain.

Rendez-vous fut pris et à l’heure dite, la voisine se présenta, avec un grand panier de légumes. De concert, elles se mirent au travail et un peu plus tard, tout fut terminé. C’est alors qu’elles entendirent:

Herbes et fenouil,
Tourne, tourne la ratatouille,
Quel fumet! Mon nez me chatouille!

Et elles virent, assis à table, le petit garçon rouge: il souriait et tenait à la main une petite écuelle.
«En voulez-vous un peu?» Proposa la voisine.
«Avec plaisir», répondit le gnome, et son assiette terminée, il disparut sans laisser de trace.
«Te voilà tranquille à présent, Margot, il ne viendra plus te déranger aujourd’hui. Je vais te laisser, car il fera bientôt nuit».

Restée seule, Margot ne trouvait pas le repos. Le repas avait beau sentir bon, elle ne pouvait s’empêcher de penser qu’il serait encore meilleur, si elle y ajoutait un peu de jambon. Sur la pointe des pieds, elle trottina jusqu’au garde-manger et resta de longues minutes à regarder le jambon, qui s’y trouvait suspendu, jusqu’à en avoir l’eau à la bouche.

Les portes du garde-manger s’ouvrirent avec un grincement. Sans perdre une seconde, Margot débita trois gros morceaux de jambon, qu’elle alla enfouir dare-dare dans la ratatouille, les yeux brillants de convoitise. Elle n’eut guère le temps de jouir de sa ruse: une voix glaciale retentit derrière elle, et sans s’être retournée, elle savait bien qu’il était là.

Abjecte Margot!
Je suis peut-être un nabot,
Mais je ne suis pas idiot!

Et juste après, elle entendit comme trois explosions, puis, plus rien. Prudemment, elle se retourna… D’où cela pouvait-il bien provenir? Il y avait quelque chose de bizarre, ah! C’était insupportable! Margot retint son souffle et se précipita dehors, où elle tomba dans les bras de son mari, qui rentrait.
«Qu’est-ce qui se passe, encore? Pourquoi fais-tu cette tête?»
Mais Margot ne put sortir un seul mot.

«Eh bien, puisque tu ne veux pas t’expliquer, je vais chercher la voisine.» D’aussi loin qu’elle put voir son visage, la voisine comprit que le malheur avait dû frapper à nouveau, après son départ.
«Tout allait bien quand je l’ai quittée, je vous assure», bafouillait-elle, «le nain lui-même a goûté le repas, et n’a fait que louange!»
«Qu’aviez-vous préparé?» Questionna le mari.
«Oh, une simple ratatouille de légumes», répondit-elle en lui emboîtant le pas.

Ah, il en fallait du courage pour pousser la porte de cette maison!
«Mais qu’as-tu fait, ma pauvre, qu’as-tu donc fait?» Répétait la voisine, en soulevant le couvercle de la casserole: y gisaient trois morceaux de chair bleuâtre et grouillante de vers.
«J’ai juste voulu ajouter un peu de jambon, tu comprends», parvint à dire Margot. «J’en avais tant envie, ce n’est pas un crime».

«Dieu ait pitié de ton âme, Margot!», dit dans un souffle la voisine, et elle prit ses jambes à son cou.
«Et le diable aussi!» ajouta son mari , qui la suivit.

Qu’auriez-vous fait à sa place? Chez la voisine, le soleil brillait, cela sentait bon le laurier, la pomme et la cannelle. Et il y avait même un invité, des plus agréables qui soient, un petit garçon rouge, toujours de bonne humeur et plein d’appétit.

Et sais-tu ce qu’il chante?

J’ai chaud au cœur et au jabot,
Adieu, ma sœur, et à Margot,
Tu diras que les haricots,
Verts, blancs, borlotti ou fayots,
N’ont rien à envier au gigot,
Ni à ses funestes caillots!

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