C’est la fin du monde

 
Sexisme et spécisme dans la littérature enfantine (Takenokodôji)

Monsieur Gras habite à l’angle de la rue du Pendu, là où se dresse une croix de pierre, que fleurissent les villageois. Chez lui, tout est méticuleusement propre, du comptoir lisse derrière lequel il se tient, pour servir ses clients, aux crochets qui pendent du plafond, tout inspire confiance. Dans un tablier blanc immaculé, usant du couteau avec une précision chirurgicale, Monsieur Gras arbore un sourire bon enfant et joufflu: il est boucher.

Désosser, trancher, gratter, après toutes ces années de pratique, n’ont plus de secret pour lui. Il est au sommet de son art, et rien ne laissait supposer qu’il n’en fut pas encore longtemps ainsi.

Une nuit qu’il reposait paisiblement, aux côtés de son épouse, Monsieur Gras fit un cauchemar affreux. Du sang souillait le comptoir, et bien qu’il y mit toute son énergie, il lui était impossible de le laver. Plus il s’appliquait à le frotter, plus l’auréole sombre s’étendait et grandissait. Le sang s’écoulait sur la vitrine et de là, sur le sol. Ses mains et son tablier étaient maculés, le cuir de ses chaussures en était rougi, et l’odeur fade du sang emplissait ses narines.

Monsieur Gras s’éveilla en sueur, le cœur battant, et d’une main tremblante, chercha à tâtons la lampe de poche, qu’il gardait toujours près de lui. Pris d’un sentiment de malaise, il descendit l’escalier et poussa la porte de l’arrière-salle, où il exerçait son métier. Une odeur frappa ses narines et en un instant, l’horreur de son rêve lui revint d’un coup. Il se précipita sur l’interrupteur, et la lumière blanche inonda la pièce: tout était en ordre, la table et les instruments étaient nets et lisses, tout cela n’était cauchemar. Mais tout de même, jamais l’odeur du sang n’a été si forte, pensa-t-il. D’où cela pouvait-il bien provenir? Rassuré, Monsieur Gras remonta se coucher, et n’y pensa plus.

Le lendemain, tout frais et dispos, Monsieur Gras s’apprêtait à servir son premier client, quand un incident étrange eut lieu. En devanture on pouvait voir un cochon rose rieur, qui présentait un plateau de charcuterie. Or, au moment où il allait couper du jambon, les yeux du cochon laissèrent échapper des larmes, qui ruisselèrent lentement sur la vitre. «Qu’est-ce que...» commença Monsieur gras, qui devint si pâle que son client prit peur et fit le tour du comptoir pour le saisir au bras. «Assoyez-vous donc» lui disait son client, mais Monsieur Gras, comme hébété, ne pouvait détacher son regard de la vitrine. Soudain, une forme apparut, un chiffon à la main, et Monsieur Gras devint rouge de confusion. Quel idiot il faisait! Cette eau provenait tout simplement du nettoyage de la vitrine! Mais que lui arrivait-il?

Monsieur Gras se remit aussitôt au travail, mais le cœur lui manquait; qu’il fasse des cauchemars la nuit, c’était pour le moins ennuyeux, mais qu’il soit pris d’hallucinations en plein jour, c’était intolérable. Il décida de laisser le comptoir à son épouse et se retira dans l’arrière-salle, où il entreprit de couper en morceaux un poulet. Longuement, il aiguisa un grand couteau, dont la lame étincelait, puis il l’abattit sur la viande. Un cri rauque déchira l’air, et du sang gicla sur le couteau. Horrifié, Monsieur Gras se projeta en arrière. Le cri résonnait dans sa tête, du sang tiède coulait sur ses doigts, et dans ses mains palpitait un morceau de chair. Brusquement, la porte s’ouvrit, c’était sa femme. «Tu es blessé, tu saignes, il faut te soigner», lui dit-elle. A ce moment, il comprit: les cris, c’est lui qui les avait poussés, et le sang, c’était le sien. Mais comment avait-il pu imaginer que le poulet hurlait, et se tordait de douleur? Sans aucun doute, il était malade, il ne pouvait en être autrement. Il fallait qu’il se soigne au plus vite, sous peine de ne plus pouvoir travailler.

En premier, et bien que cela lui pesât de se confier, il décida de chercher conseil auprès de ses collègues, qui exerçaient comme lui le métier de boucher. Parmi eux, certains l’étaient depuis si longtemps qu’ils pouvaient connaître un cas analogue et surtout, s’il avait trouvé une issue favorable. Mais la réunion mensuelle, qui eut lieu peu après, ne l’aida pas beaucoup. Personne n’avait jamais entendu parler de tels troubles, et ses amis ne purent, en désespoir de cause, que lui assurer leur soutien et lui prodiguer quelques conseils. «Quand as-tu tué ta dernière bête?» Questionna le plus âgé, tout en l’encourageant à l’accompagner chez lui, où il s’apprêtait à saigner le cochon, qu’il nourrissait depuis un an. «Cela te ferait du bien et chasserait tes idées noires», assurait le vieil homme. Mais rien qu’à évoquer cette possibilité, Monsieur Gras sentait son pouls s’emballer, ses jambes mollissaient, la tête lui tournait. «Moi, quand j’ai le cafard», disait un autre, «je vais jusqu’à l’abattoir, cela me vide la tête, tu devrais essayer.» D’autres enfin lui conseillèrent de se reposer, et de se concentrer sur son travail, sans se laisser distraire, en évitant de trop réfléchir. Ce dernier conseil, Monsieur Gras s’y agrippa comme à une bouée, et bien décidé à le mettre à profit, il rentra chez lui et se coucha.

Il était à peine endormi qu’il fit à nouveau un rêve étrange. Il était assis dans son jardin, quand soudain, il s’aperçut qu’à deux pas de lui, une vache broutait paisiblement. Tandis qu’il se demandait d’où elle pouvait venir, la vache leva la tête vers lui et le regarda avec douceur. Fasciné, Monsieur Gras tendit la main vers elle, pour la caresser; mais à ce moment, il réalisa qu’il tenait à la main un grand couteau. La lame brilla, elle était rouge, il y avait du sang qui coulait, et la vache continuait de le regarder, avec la même douceur. Monsieur Gras frappa, frappa encore, il avait peur, il ne voulait plus qu’elle le regarde! A ce moment, il s’éveilla, les oreilles bourdonnantes et l’estomac noué.

Ce nouveau rêve mit en doute l’efficacité des bonnes résolutions qu’il avait prises quelques heures auparavant. Manifestement, il était plus atteint qu’il ne l’avait pensé. Plutôt que de ses collègues, c’était d’un médecin qu’il avait besoin.

Dès l’aube, il se rendit à la consultation, où il exposa au docteur sa délicate situation. «Dans votre affaire», conclut l’homme de science, «il est surtout question de sang. Le blocage se situe certainement à ce niveau. Laissez donc pour l’instant votre travail, prenez des vacances, et prenez soin de vous. Faites du sport et surtout, mangez de la viande! Le goût du métier vous reviendra, avec celui de la viande, soyez-en sûr! Dans une semaine tout au plus, vous serez à nouveau derrière votre comptoir!» Et bien oui, pourquoi pas, pensa Monsieur Gras. Si la guérison était à ce prix, il fallait bien qu’il s’y plie. Je suis fatigué, voilà tout, je vais me reposer, et tout va s’arranger.

Et dès le lendemain, avec sa femme, ils s’envolaient pour un séjour aux Etats-Unis, où ils avaient des amis qui leur faisaient l’honneur de les loger et surtout, de les nourrir, puisqu’ils dirigeaient un restaurant. Etait-ce l’avion, le dépaysement, ou tout simplement le grand air? Monsieur Gras passa une nuit paisible, ponctuée de rêves agréables. Au réveil, à se sentir si détendu, si tranquille, il en vint même à douter de la réalité de son mal.

Monsieur et Madame Gras consacrèrent la matinée à la visite de la ville et regagnèrent à midi le restaurant de leurs amis, où une table leur était réservée. Au menu, assiette de charcuterie, steak saignant et cailles rôties, bref, tout ce que Monsieur Gras appréciait – en tout cas auparavant. L’odeur familière de la viande grillée, et les souvenirs qu’elle éveillait, procurait à Monsieur Gras une sensation douce et rassurante: l’image de sa mère, lui mitonnant de bons petits plats lui apparaissait, à laquelle se superposait celle de sa femme, qui lui souriait.

Assise en face de lui, elle coupait et portait à ses lèvres des morceaux de viande, qu’elle mastiquait longuement, avant de les avaler. Monsieur Gras allait entamer son dîner, quand quelque chose retint son attention. La bouche de sa femme était pleine de sang, cela faisait des tâches sombres sur le verre quand elle buvait, et sur la serviette, quand elle s’y essuyait les lèvres. Se sentant pâlir, Monsieur Gras tenta de prévenir sa femme, qui ne se rendait compte de rien. «Tu as du sang sur les lèvres, chérie, du sang! Vas vite te rincer la bouche!» Eberlués, sa femme et ses amis s’arrêtèrent de manger: «du sang, mais où cela?» Madame Gras sortit de son sac un face-à-main, et s’y contempla, mais elle n’y vit qu’une bouche, impeccablement maquillée. «Mais, chéri, voyons, ce n’est que du rouge à lèvres! Mais quelle imagination! On se croirait dans un film d’horreur!»

Monsieur Gras, lui, n’en doutait plus, c’était bien un film d’horreur dont il était l’acteur, tout comme sa femme, ses amis et… la viande! Pris d’un étrange malaise, que la gêne qu’avait fait naître sa vision n’expliquait qu’en partie, il préféra regagner sa chambre, où il se fit monter du potage et du pain.

Se pouvait-il qu’il ne puisse plus jamais manger de viande? Se demandait Monsieur Gras avec appréhension. Il avait bien entendu parler de gens qui survivaient en ne croquant que des légumes, mais lui ne pouvait s’y résigner, c’était impensable et surtout, impossible! Il était boucher et de sa vie, il n’avait jamais rien vu d’autre que les couteaux à découper, les scies, et les hachoirs. La viande, il fallait qu’il en mange et qu’il en vende, c’était vital.

Son épouse, qui entre-temps l’avait rejoint dans leur chambre, le sermonna gentiment. «Tu devrais te forcer un peu, tu n’as goûté à rien, ce n’est pas correct vis à vis de nos amis. Et puis ce n’est pas ainsi que tu guériras. Il faut parfois se faire violence, dans la vie! Tu te laisses trop aller, tu t’écoutes trop.» Monsieur Gras ne lui donnait pas entièrement tort. Peut-être avait-elle raison après tout, peut-être aurait-il dû se forcer à manger, pour exorciser le mal?

Quoi qu’il en soit, cette nuit-là, Monsieur Gras dormit paisiblement, d’un profond sommeil, et au matin, il se réveilla en pleine forme et d’excellente humeur. Ce jour-là, leurs amis les emmenèrent en excursion dans une réserve naturelle, dans laquelle se trouvait un restaurant réputé, où l’on mangeait de l’anguille. Le site était magnifique, on se promena, on bavarda et on prit des photos jusqu’à midi, où l’on se mit à table.

Bien décidé cette fois à suivre le conseil de sa femme, Monsieur Gras commanda le plat d’anguille qui faisait la réputation de l’établissement, et attaqua aussitôt son assiette. Bouchée après bouchée, il se força à avaler la chair, sans se laisser distraire, jusqu’à vider son assiette. Et voilà, je l’ai fait! Se réjouit-il secrètement, et il fit à son épouse un petit clin d’œil, auquel elle répondit par un sourire radieux.

La conversation allait bon train, tandis que l’on attendait le dessert, quand Monsieur Gras ressentit une sensation déplaisante au niveau de l’estomac. Il avait l’impression que quelque chose s’y déplaçait, comme pour s’en échapper. Pris d’angoisse, Monsieur Gras se dressa d’un bond, blanc comme un linge, en se tenant le ventre. «Qu’y a-t-il encore?» lisait-on dans les yeux de ses amis, que tout ce manège finissait par agacer. «Une chose remue dans mon estomac», hurla Monsieur Gras, «je la sens, elle remonte dans ma gorge! C’est affreux!» Sa femme, gênée par les regards curieux des autres clients, s’empressa d’emmener son mari aux toilettes, où Monsieur Gras rendit tout ce qu’il avait mangé. «Voilà ce qui te gênait, tu n’as pas digéré, voilà tout», déclara sa femme d’un air rassuré. Mais Monsieur Gras, cette fois, ne fut pas convaincu par l’opinion de son épouse.

Il fallait se rendre à l’évidence, la viande ne lui apparaissait plus comme un aliment banal, quelque chose avait changé en lui, à son insu, et il lui était impossible de revenir en arrière, quels que soient ses efforts. Sa situation était grotesque et désespérée. Il imaginait déjà les commentaires: «Un boucher, pris de remord, cesse son activité pour se nourrir de légumes.» Qu’allait-il devenir? Et comment sa femme prendrait-elle tout cela?

Dans son malheur Monsieur Gras n’était sûr que d’une chose: sa santé n’était pas menacée. En effet, un mois s’était écoulé sans qu’il ait pu ingurgiter le moindre morceau de viande, et rien ne s’était produit. Bien loin de s’affaiblir, il ne s’était jamais senti aussi bien. Et ses malaises ne s’étaient plus reproduits.

«Quand bien même deviendrais-tu végétarien, ne pourrais-tu pas continuer la boucherie?» s’inquiétait sa femme. Mais rien qu’à l’idée de retrouver l’arrière-salle aux relents de sang et de javel, Monsieur Gras se sentait à nouveau faiblir, et l’angoisse serrait sa gorge. La simple vue d’un poulet, dans son emballage plastique, suffisait à le bouleverser, et il déployait une énergie considérable pour cacher cela à son entourage. Comment aurait-il pu avouer que dans chaque morceau de viande, il voyait l’être vivant dont on avait brutalement pris la vie? Mieux valait se taire, que d’être la risée des gens. Et qui sait s’ils ne s’en prendraient pas à lui, s’il refusait de cautionner leur violence? Même si l’idée de revenir à la boucherie le révulsait, Monsieur Gras savait que c’était la seule façon de rester au milieu des siens, malgré son refus de manger de la viande.

Les vacances de Monsieur Gras touchaient à leur fin et chaque jour qui passait le rendait plus anxieux. Au jour J, les époux prirent l’avion de retour pour rentrer chez eux. Cette nuit-là, Monsieur Gras ne put trouver le sommeil, tant son esprit était agité et le lendemain, il fallut plusieurs tasses de café pour qu’il se sentit le courage de se lever.

Au dehors retentit un klaxon: un camion frigorifique stationnait devant la boucherie, pressé de décharger les carcasses qu’il venait livrer. «Vas-tu te décider à y aller?» Lui demanda sa femme, agacée. D’un pas lourd, Monsieur Gras marchait comme un automate, quand soudain, les portes du camion s’ouvrirent: suspendus à des crochets, des corps s’y balançaient mollement. «C’est la fin du monde, c’est la fin du monde!» Se mit à hurler Monsieur Gras. Abordant les passants, il les poussait vers le camion en criant: «Regardez, c’est la fin du monde!»

Un attroupement s’était formé, on s’interrogeait. Sans aucun doute, dans ce camion devait se trouver un cadavre, suspendu avec les quartiers de viande, supposaient ceux qui ne pouvaient voir. Mais la rumeur eut tôt fait de les décevoir: ce n’était qu’un fou, il n’y avait rien à voir, rien d’autre que de la viande, dans un camion frigorifique.

La police, alertée, emmena Monsieur Gras, qui fut sommé de s’expliquer. Quelle mouche l’avait piqué? «A quoi bon», répondit Monsieur Gras, «si la vue de la souffrance d’autrui ne vous touche pas, pourquoi le seriez-vous par son récit?»

Quand Monsieur Gras sortit du commissariat, il s’aperçut que tout était devenu clair dans son esprit, comme si le voile qui assombrissait sa vie depuis quelques temps s’était tout-à-coup déchiré. En poussant la porte de sa maison, Monsieur Gras savait ce qu’il allait faire: boucler ses bagages et prendre congé de tout ce qu’il avait connu.

L’émotion serrait sa gorge, mais il était en paix avec lui-même: une nouvelle vie l’attendait.

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