Analyse du "Petit chaperon rouge" |
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La version orale de ce conte dont nous donnons l’intégralité ci-dessous, fut tout d’abord exploitée par Charles Perrault (Le Petit Chaperon Rouge) puis par les frères Grimm, sous le titre Rotkäppchen. Version
orale C’était
une femme qui avait fait du pain. Elle dit à sa fille: Avant d’aborder les révisions
opérées par Perrault et Grimm, il convient d’attirer l’attention
sur la manière dont le sujet est traité dans le conte oral. Quatre
personnages interviennent, mais les rôles principaux sont tenus à part
égale par la fillette et le loup. La mère et la grand-mère restent
dans l’ombre, leur rôle se limitant à servir de cadre au récit. Lors de leur rencontre fortuite, le
loup laisse à l’enfant le choix du sentier puis tous deux vont leur
chemin. La fillette s’attarde à ramasser des aiguilles et le loup
arrive en premier chez la grand-mère, qu’il tue sans en manger la
chair, celle-ci étant apprêtée et disposée à l’intention de
l’enfant. Le loup tient le rôle du boucher qui abat, dépèce et étripe,
et la fillette celui du consommateur. Aucun jugement de valeur n’est
porté à l’égard du loup. C’est par hasard qu’il rencontre la
fillette et qu’il la précède chez la grand-mère. L’attitude de la fillette par
contre, s’avère beaucoup plus complexe: malgré les
avertissements de la chatte, elle persiste à manger la chair et boire
le sang qui lui sont présentés. On ne décèle aucune crainte dans son
comportement, et elle se prête volontiers au jeu du déshabillage. Le
danger ne l’effraie pas, et sa débrouillardise et son intelligence
lui permettent d’ailleurs d’échapper sans problème aux griffes du
loup, qui manifestement ne jouit pas des mêmes capacités
intellectuelles. Trois segments du récit vont faire
l’objet de révisions radicales dans le conte de Perrault et plus
encore chez les frères Grimm. Tout
d’abord, on assiste à une véritable métamorphose de la fillette qui
d’intelligente, débrouillarde et autonome devient une enfant
superficielle, attachée à son apparence au point de se confondre désormais
avec elle. «Il était une fois», dit Perrault,
«une petite fille de village, la plus jolie qu’on eût su voir ;
sa mère en était folle, et sa grand-mère plus folle encore».
La version des frères Grimm accentue plus encore cet aspect:
«Il était une fois une adorable petite fillette que tout le
monde aimait rien qu’à la voir, et plus que tous sa grand-mère, qui
ne savait que faire ni que donner comme cadeau à l’enfant .
Elle lui fit faire une chaperon rouge «qui lui seyait si bien»
qu’il finit par la désigner toute entière et «que partout on
l’appelait le Petit Chaperon Rouge». Le Petit Chaperon Rouge,
contrairement à la fillette du conte oral, est très naïve:
«la pauvre enfant, qui ne savait pas qu’il est dangereux de
s’arrêter à écouter un loup». Conformément à cette image,
elle donne au loup toutes les indications pour expliquer où habite sa
grand-mère et à l’inverse de son homologue, s’avère tellement
incapable de gérer la situation qu’elle se fait, dans le conte de
Perrault, dévorer par le loup, sans avoir à aucun moment envisagé la
moindre solution de fuite. Perrault corrompt complètement
l’image de la femme que véhiculait le conte oral et fonde la
discrimination à son égard en terminant son récit sur ces mots:
«On voit ici que de jeunes gens, surtout de jeunes filles,
belles, bien faites et gentilles, font très mal d’écouter toutes
sortes de gens, et que ce n’est pas chose étrange, s’il en est tant
que le loup mange». Le sexisme dans les contes de
Perrault et de ses successeurs (Grimm, Andersen) a déjà fait
l’objet de plusieurs études. Cette image négative de la femme, en
cette fin de 17ème siècle, s’inscrit dans un contexte historique précis,
où les femmes étaient soit considérées comme des sorcières
potentielles, soit contraintes d’épouser des hommes pour lesquels
elles n’éprouvaient rien. Tout devait donc être mis en œuvre pour
les maintenir dans un état d’infériorité et de dépendance par
rapport aux hommes. La seconde campagne de révision
concerne le personnage du loup dans ses relations avec la fillette. Par
des ajouts et des retraits calculés, l’image que le lecteur se fait
de l’un et de l’autre va être considérablement modifiée. La nature du loup, qui
n’apparaissait dans le conte oral comme ni bonne ni mauvaise, devient
chez Perrault, et plus encore chez les frères Grimm, rusée et
calculatrice, menteuse, cruelle et impitoyable. Le loup de Perrault en effet, lors
de sa rencontre avec le Chaperon Rouge, «eut bien envie de la
manger ; mais il n’osa pas, à cause de quelques bûcherons qui
étaient dans la forêt». Rusé, il demande à la fillette quel
chemin elle compte prendre et conseille à la «pauvre enfant»,
mine de rien, le chemin le plus long. La ruse du loup croît encore chez
les frères Grimm, où il incite carrément la petite fille à
s’attarder : «toutes ces jolies fleurs dans le sous-bois,
comment se fait-il que tu ne les regardes même pas?» etc.
Sa cruauté n’a pas de limite, et il n’hésite pas à croquer la
grand-mère «qui se trouvait mal». Cet élément, ajouté
par Perrault dans le but d'accroître la fragilité de l'humain face à
la férocité du loup, s’accentue encore chez les frères Grimm: «tu
n’as qu’à tirer le loquet, cria la grand-mère. Je suis trop faible
pour aller t’ouvrir». Le
loup ment effrontément «contrefaisant», «adoucissant»
sa voix et se cache sous les couvertures pour mieux abuser la fillette. L’effroi de l’enfant et son
jeune âge ne le retiennent pas: «Un fameux régal cette
mignonne et tendre jeunesse ! Grasse chère, que j’en ferais,
meilleure encore que la grand-mère, que je vais engloutir aussi. Mais
attention, il faut être malin si tu veux les déguster l’une et
l’autre. Telles étaient les pensées du loup tandis qu’il faisait
un bout de conduite au Petit Chaperon Rouge» (Grimm). En opposition à la méchanceté du
loup, Perrault entreprend d’accentuer la candeur et la bonté de la
nature humaine, ne fusse que par le vocabulaire qu’il emploie:
la fillette est une «pauvre enfant», et la grand-mère
«une bonne mère-grand». Qu’une fillette en vienne à
manger la chair et à boire le sang de sa grand-mère, et cela malgré
les avertissements d’un animal (la chatte), était bien évidemment
impensable dans cette optique, puisqu’elle suggère d’une part
qu’un humain peut en manger un autre (après d’ailleurs avoir laissé
le soin de l’abattage à la bête) et d’autre part que la chatte
puisse faire preuve d’une moralité supérieure. Le conte de Perrault
passe au bleu ce passage et transpose l’acte de «manger de
la viande» sur le personnage du loup. Alors que ce dernier ne mange
rien dans le conte oral, le loup dévore coup sur coup la grand-mère et
la fillette. Perrault a transposé le caractère sanguinaire de cette scène
de la fillette au loup. Par ailleurs, de l’épisode du déshabillage
de la fillette ne subsiste chez Perrault qu’une seule phrase:
«Le Petit Chaperon Rouge se déshabille et va se mettre dans le
lit où elle fut bien étonnée de voir comment sa Mère-grand était
faite dans son déshabillé». Cette phrase disparaît ensuite
complètement dans le conte des frères Grimm. Outre que le caractère
sexuel de cette scène devait, par l’indécence qu'elle a pu soulever,
être réduit à sa plus simple expression, le fait qu’il s’agisse
d’un animal et d’une fillette a certainement joué un rôle dans
l’évolution qu’a suivi cet épisode. Dans le jeu de questions-réponses
qui suit, bien que Perrault ne fasse pas allusion aux mêmes membres, on
décèle pourtant encore l’ambiguïté du comportement de la fillette,
qui ne peut ignorer qu’il ne s’agit pas de sa grand-mère, puisque
ses observations (grands bras, grandes jambes) portent sur l’ensemble
du corps du loup. Cette ambiguïté est totalement levée dans le conte
de Grimm, où la petite fille ne voit du loup qu’un bout de visage et
des mains, dépassant de la couverture. La bonne foi de la fillette
s’en trouve définitivement établie. Ces modifications introduites dans
le conte par Perrault et Grimm entraînent enfin un dénouement tout à
fait différent. Alors que le conte oral se termine par la victoire
intellectuelle de la petite fille sur le loup sans que ni l’un ni
l’autre ne soit blessé, le conte de Perrault se termine sur la mort
du naïf Petit Chaperon Rouge, dévoré par le méchant loup. Cette fin
sinistre qu’il réserve au Petit Chaperon Rouge met en évidence sa
volonté de responsabiliser la fillette et les femmes en général.
Perrault concède la victoire à l’animal, dans le but de donner une
leçon de morale. Mais qu’une petite fille et sa grand-mère, même étourdies,
se fassent manger par un loup et qu’il n’en soit pas puni a paru
aux frères Grimm inadmissible. Ils entreprirent donc de corriger le
texte à nouveau, dans le but de montrer que, quelle que soit la
responsabilité humaine, il est légitime de maltraiter et de tuer les
animaux. Après avoir dévoré le Chaperon
Rouge, le loup des frères Grimm s’endort et se met à ronfler.
Intrigué par le bruit, un chasseur – notons que c’est à un
chasseur que revient le geste libérateur et non pas aux bûcherons dont
il a également été question dans le récit – entre et voit le loup.
Prêt à épauler son fusil, il lui vient à l’idée qu’il a peut-être
mangé la grand-mère et qu’il est peut-être encore temps de la
sauver. Avec des ciseaux, il taille le ventre du loup endormi. Au 3ème
coup de ciseau, il aperçoit le Chaperon Rouge, au 5ème, la grand-mère.
Une fois sortie, le Petit Chaperon Rouge court chercher de grosses
pierres qu’ils fourrent dans le ventre du loup. Quand il se réveille,
il ne peut plus se lever et tombe mort. «Tous les trois étaient
bien contents: le chasseur prit la peau du loup et rentra chez lui ;
la grand-mère mangea la galette et but le vin que le Chaperon Rouge lui
avait apportés, se retrouvant bientôt à son aise». Mais le message devait encore paraître
trop faible, puisqu’un nouvel épisode s’ajoute au récit. «On
raconte encore qu’une autre fois», le Chaperon Rouge croisa un
loup en allant porter de la galette à sa grand-mère. Se gardant de se
laisser distraire, elle arriva sans encombre chez cette dernière et lui
raconta sa rencontre. Comme le loup frappait à la porte et rôdait
autour de la maison, la grand-mère dit au Chaperon Rouge d’aller
vider l’eau de cuisson des saucisses qu’elle avait fait cuire la veille
dans la grande auge de pierre devant l’entrée de sa maison. Le Petit
Chaperon Rouge en porta tant de seaux que pour finir l’auge fut
pleine. Attiré par l’odeur de la viande, le loup juché sur le toit
se pencha, glissa, tomba dans l’auge et se noya. «Allègrement,
le Petit Chaperon Rouge regagna sa maison et personne ne lui fit le
moindre mal». Cette dernière phrase résume bien l’option idéologique que les auteurs veulent imposer. L’évolution qu’a suivi le conte du Petit Chaperon Rouge répond à la nécessité de présenter comme légitimes des discriminations, envers les femmes évidemment, mais surtout envers les animaux. La caricature proposée par le conte : une fillette aimable aux prises avec un animal sanguinaire et sans pitié, sauvée in extremis par un bon chasseur, a pour objectif de justifier aux yeux des enfants les mauvais traitements que nous infligeons aux animaux.
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